eaRL SCRuGGS (“FoGGy MouNTaiN BReaKDoWN”)

Earl Scruggs - Bonnie and Clyde

EARL SCRUGGS

(6 janvier 1924 – 28 mars 2012)

Sans vouloir jouer les vétérans du rock et affiliés, Earl Sruggs, ça fait une paye que je connais ! Et, comme tout le monde, ou presque, via “Foggy Mountain Breakdown”, leitmotiv du film”Bonnie and Clyde”, cinquième réalisation d’Arthur Penn et à mon sens l’une des plus belles épures cinématographiques. Sauf que dans mon cas, “Foggy Mountain Breakdown” et “Bonnie and Clyde”, c’est pas vraiment pareil que tout le monde, car j’ai fondu immédiatement après la première note, entendue à Paris le jour même de la première française le 23 janvier 1968. Le carton d’invitation obtenu in entremis et de main de maître par ma miouze le jour J en témoigne. Ainsi que le dress-code. Il y avait du beau linge au cinéma le Moulin-Rouge lors de cette soirée ce soir-là.  A commencer par Faye Dunaway dont personne n’avait franchement entendu causer dans la France de l’hexagone d’alors. Warren Beatty était là aussi. Mais lui, on connaissait un peu mieux, vu que “Mickey One”, dont il était la tête d’affiche et qui était le troisième film d’Arthur Penn, présent lui aussi, faisait les beaux jours des cinémas dits “d’art et d’essai”, concept hyper chiant désormais réservé aux pingouins-betteraviers. A l’entrée, en même temps qu’un ouvreur – ça existait encore ! – déchirait un coin du carton et vous tatouait un vrai faux tatouage “Bonnie and Clyde”, un autre vous filait un EP édité par AZ pour compte des disques Rigolo, label d’Henri Salvador. C’est qu’il avait commis sa chanson “Bonnie and Clyde” à lui, et rendons à César ce qui est à César, il avait flairé qu’il allait se passer quelque chose maousse costaud lié au film dans les mois à venir. Ce fut une déferlante : la Bonnie and Clyde mania pourrait-on dire ! A mon sens, chez nous, la magnifique affiche française dessinée par Ferracci  conjuguée à la violence du film y était pour beaucoup. N’empêche, en matière de violence on n’avait encore rien vu, le meilleur étant à venir deux ans plus tard avec “La Horde Sauvage”.

Bref, j’avais les bases du blues blanc, j’étais fin prêt pour le blues noir.

Pour en revenir à Scruggs, du coup que je m’étais entiché de “Foggy Mountain Breakdown”, il n’y avait de cesse que j’apprenne à le jouer. Bien sûr, je m’étais dégoté le simple français, avec “My Caban In Caroline” en face B. La face A tournait en boucle sur le tourne-disque, un Barthe vert, acheté au “Pigeon Voyageur”, boulevard St Germain. Dans l’enthousiasme, j’avais réussi à trouver l’unique cours de banjo 5 cordes car à l’époque ça courait pas les rues dans Paris. Le seul cours, c’était Steve Waring qui le faisait chez Lionel Rochman, avenue d’Italie. Steve Waring dans une pièce et dans l’autre Roger Mason qui prodiguait des cours de guitare. Les deux faisaient fureur dans les Hootnany du Centre Culturel Américain, boulevard Raspail. Le plus marrant, c’est qu’on aurait pu croire qu’il y aurait du monde dans le cours de banjo vu la folie ambiante autour du film. Seulement voilà : on n’était guère que quatre ou cinq, Waring compris. C’est à cette époque que j’ai découvert Pete Seegers, Homer and The Barnstormers, Woodie Guthrie, The New Lost City Ramblers, Rambin’ Jack Elliott, Doc Watson, Merle Haggart, Bob Dylan. Et Bela Fleck bien plus tard.
Bref, j’avais les bases du blues blanc, j’étais fin prêt pour le blues noir.

Oui, mais j’ai un alibi en béton et une excuse de taille : entre temps mai 68 et Clapton étaient passés par là.

Le plus dur était à venir : il fallait apprendre. Quand on veut apprendre, il faut des outils, tu m’étonnes John. L’outil de base du futur banjoïste 5 cordes, ben c’est le banjo 5 cordes. J’en sais des choses, Rose, seulement c’était pas gagné, René.
D’abord parce qu’il fallait trouver les sous, et ensuite trouver un banjo. Pour les sous, vu mon statut de collégien, fallait voir avec l’autorité supérieure et donc parentale. Pour l’instrument c’était plus problématique, il fallait en dégoter un. Or, à l’époque, le seul endroit où il y en avait, quand il y en avait, c’était chez Pasdeloup (!), boulevard St Michel. Des Framus avec un manche long, comme Pete Seegers, les courts, supra rares, étant CQ mais c’est FD, quasiment introuvables à Paris. Bon maman, elle a  été super chouette. Comme j’étais motivé de chez motivé, elle m’a donné les sous. Ainsi que ceux du capodastre, des onglets métalliques et de l’inscription aux cours. Après ce n’était plus de son ressort. Mais du mien et celui de Waring qui a été sacrément patient. Car il faut quand même imaginer que lui, la musique il en connaissait un rayon, et que moi qui touchait un instrument pour la première fois de ma vie, je voulais ipso facto apprendre l’une des pièces les plus complexes du genre. Car il était hors de question que je commence par le commencement : la case départ, à d’autres ! Les tons, les demi-tons, les bémols, les noires, les triolets, le nom des cordes, l’utilité de la 5ème corde, rien à foutre. Et les gammes, rien à battre. Le banjo faut qu’il soit accordé, tiens donc, vous m’en direz tant. Comprendre le style totalement révolutionnaire de Scruggs, à d’autres s’il vous plaît.
Nan, moi je voulais juste apprendre à jouer une pièce de musique et absolument rien d’autre. Au moins, je savais ce que je voulais. J’avais l’envie et l’impatience et pas l’inverse.
La suite est d’un classique, comme on n’en fait plus : je n’ai  jamais su jouer “Foggy Mountain Breakdown”.
Oui, mais j’ai un alibi en béton et une excuse de taille : entre temps mai 68 et Clapton étaient passés par là.

Depuis, le banjo m’a servi de caisse claire quand j’ai voulu apprendre des rudiments de batterie. Une chaîne de chiottes sur la peau de la caisse du 5 cordes, je vous jure que ça le faisait. Juste, c’est les voisins qu’ont pas franchement aimé.
Depuis, je n’ai plus le banjo que j’ai donné comme un idiot à quelqu’un qui savait en jouer.
Depuis, le EP et le single s’en sont allés sur d’autres tourne-disques.
Depuis, sur le terrain du Centre Culturel Américain, il y a la Fondation Cartier.
Depuis, Maman Loup m’a raconté qu’elle avait fait pareil, ou à peu près, avec le “Marché  Persan”, hé ! hé.
Depuis, il me reste tous ces souvenirs dans la tête, et ça, c’est à moi.
Ah j’ai failli oublier : j’avais à peine 15 ans !
Ouèche …..

Professor BeeB HôPô


8 Commentaires

  1. Au lieu d’avoir un banjo, j’ai un vieux bidon de xylophène découpé en deux qui comporte 3 cordes seulement car c’est bel et bien la crise … Merci pour ton anecdote croustillante !

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